La nuit, j’enlève mes oreilles…

Oreille appareillée

J’avais envie de finir cette journée sur cette phrase. J’y pense depuis quelques jours. C’est la réponse à la question qu’on me pose régulièrement, souvent à voix basse… « Tu retires tes implants pour dormir ? »

Je vous rassure, il n’y a pas de question bête ! Il ne manquerait plus que ça !

La réponse est oui, un grand oui. C’est peut être surprenant, mais aurais-tu posé la même question à quelqu’un qui a des lunettes ? Non, parce qu’instinctivement tu vas fermer les yeux la nuit.

C’est vrai que fermer ses oreilles, c’est beaucoup plus compliqué.

Le silence absolu

Quand j’enlève mes oreilles, mes implants cochléaires, je ne perçois pas de sons. Tu peux passer l’aspirateur (mon père a testé pour vous), faire la fête, monter le volume de la télé à fond, ça ne me réveillera pas.

Par contre, si tu tapes l’aspirateur dans le pied du lit, ça va me réveiller. il y a bien des choses qui me réveillent, c’est la lumière, les vibrations, les odeurs et les courants d’air. Ça peut être surprenant, mais je suis hypersensible à ces variations. Mon corps compense à sa manière en ayant développé ces sens en particulier.

Pourquoi retirer mes implants la nuit ?

La première raison, les batteries de l’implant. Elles ne se rechargent pas toutes seules. Un jour peut être. Une charge moyenne va durer entre 24h et 48h chez moi en fonction de l’environnement (et pas que sonore) et les réglages. Donc recharge obligatoire.

La deuxième raison, la récupération cognitive. Quand je dors, mon cerveau se repose vraiment. Certains proches de mon entourage m’envient mon sommeil. Avec ma montre connectée, j’ai pu mesurer la qualité de mon sommeil, elle est bien supérieure à beaucoup d’entendants. Mon pourcentage de sommeil paradoxal sur ma nuit est très élevé.

Mais quand mon sommeil est mauvais, ma capacité cognitive n’est pas au top. Du coup, je galère encore plus pour décrypter les sons et les conversations.

Un cerveau qui ne s’arrête jamais, c’est le burn-out direct. Un cerveau reposé est nettement plus efficace qu’un cerveau fatigué. Retirer mes appareils c’est comme fermer les yeux (à peu près).

Le petit truc auquel vous n’avez pas pensé

Il y a un point négatif à retirer mes implants la nuit : la sécurité.

Une fois je me suis endormie avec la clé dans la serrure, mon mari n’a jamais pu rentrer de sa soirée. Je dormais si profondément malgré ses appels, il a tout essayé, comme allumer toutes les lumières de la maison avec la domotique.

Rien à faire, il a été obligé de dormir ailleurs. Moi, pendant ce temps-là, je dormais à poings fermés…

D’un autre côté si je suis seule, ma sécurité est compromise. Je n’entendrais pas si quelqu’un rentre chez moi, s’il y a la sonnette à la porte, s’il y a le feu, ou quand je suis à l’hôtel. Je ne suis pas équipée pour (pas encore). C’est un vrai sujet.

Mais le fait de les retirer la nuit permet :

  • de recharger mes batteries,
  • de mettre mes implants dans le déshumidificateur pour retirer toute la transpiration même si elle est minime,
  • de préserver la qualité de mes câbles d’antenne qui sont assez fragiles et qui ne résistent pas à l’usure,
  • d’éviter de les perdre dans mon lit car les antennes des implants sont simplement aimantées sur ma tête,
  • de protéger mon cuir chevelu au contact permanent de l’antenne sur mon crâne,
  • et surtout, surtout, mon cerveau il déconnecte totalement. Il se repose vraiment.

Tu t’étais déjà posé la question ? La vie avec un handicap invisible, c’est ça aussi, des adaptations permanentes, trouver le meilleur compromis entre efficacité et fatigue.

Mes oreilles ont aussi besoin de vacances.

Joyeux implantversaire !

Implants cochléaires posés face à face avec chacun de leur côté l'antenne qui est reliée. La forme intérieure est un coeur.

Quel mot étrange. Je ne savais pas comment définir cette journée …

Aujourd’hui, cela fait neuf ans que je suis passée sur le billard pour me faire implanter les deux oreilles en même temps. Une opération bilatérale, qui n’est pas courante chez l’adulte sourde de naissance, de ce que j’en ai retenu au moment où je me suis fait opérer. Est-ce que ca a évolué, je ne sais pas.

Les deux premières années ont été très difficiles. Vous trouverez ici le récit de la première journée… et l’activation des implants cochléaires après 18 jours de silence.

Quand j’y repense, j’étais angoissée à l’idée de cette nouvelle vie sonore, que j’avais tagguée #newSophie sur les réseaux sociaux pour en parler. Ca ne s’est peut être pas ressenti que j’étais angoissée.

Ce saut vers l’inconnu sonore me faisait peur.

Ce monde sonore dont je n’avais aucune idée de ce que ca allait donner parce que c’est propre à chaque personne, sa plasticité cérébrale, sa motivation, et évidemment l’entourage familial. Pour moi, cela a bien marché mais à un prix émotionnel et psychologique assez fort.

Aujourd’hui, mon expérience sonore évolue encore. Je pensais que ca se stabiliserait, que ma compréhension s’arrêterait à un moment donné. Et non. Même après toutes ces années.

Les sons s’affinent avec le temps, je comprends de mieux en mieux. Parfois ce n’est pas perceptible, parfois ce n’est pas conscient. Lors du dernier bilan à l’hôpital en février dernier, ma compréhension avait encore progressé. Ils étaient surpris.

À l’instant chez moi, dans mon bureau, les fenêtres fermées, j’entends le fond sonore des voitures qui passent sur le bitume mouillé. Il n’y a quasiment pas de bruit dans la pièce où je suis. J’ai un chat qui me fixe en respirant fort, mais je ne l’entends pas respirer, j’entends que les touches de mon clavier et le clic de ma souris. Parfois, j’entends ma souris bouger sur le bureau car je n’ai pas de tapis, elle est directement au contact du bois. Et les notifications de mon ordinateur.

Beaucoup me demandent encore régulièrement, est-ce que tu regrettes d’avoir franchi ce pas ? Aujourd’hui, je dirais non.

Même si parfois, je ressens cette fatigue sonore si intense, si forte.

Elle peut se manifester de temps à autre quand j’ai surestimé mes forces, par le biais d’une migraine où je dois rester dans le noir les yeux fermés sans implants ou bien quelques acouphènes qui viennent me faire croire qu’il y a un marteau piqueur dans la rue qui casse le bitume … J’enlève mes implants pour retourner dans ma bulle qui n’est pas silencieuse dans ces moments.

Aujourd’hui, j’ai cette chance de pouvoir planifier mes journées comme je le souhaite pour justement optimiser mon écoute. Je n’ai pas honte de dire que je fais une sieste de 20 à 25 minutes entre 12h et 15h pour justement être opérationnelle auditivement entre autres !

Le silence revient après la tempête.

Aujourd’hui, j’ai envie de poser ce texte comme souvenir pour cette neuvième année, mais aussi me faire une promesse à moi même. Pour les 10 ans de mes implants cochléaires, il me faudra faire quelque chose d’un peu exceptionnel. Je vous le dirai le moment venu.

Ce mot : implantversaire n’est pas français, mais je voulais dire simplement joyeux anniversaire mes implants, mes oreilles bioniques.

Je comprends rien à ce que tu dis !

Je me rappelle qu’on m’a dit un jour à la récré alors que j’avais pas vraiment conscience que j’étais différente des autres enfants avec mes appareils auditifs et mon élocution. Voici un échantillon des propos qui m’ont été dits quand j’étais enfant, en primaire et au collège.

  • Je comprends rien à ce que tu dis,
  • Tu parles mal,
  • Je ne joue plus avec toi parce que …(placer ici une remarque liée à la surdité) ,
  • Tu vas aller dans une école de singes et faire comme eux !

Ces propos m’ont été dits avec une grimace exagérée de ce que je disais ou même des grimaces pour imiter les primates.

La dernière phrase, c’est une de mes camarades de collège quand elle a appris que j’allais passer dans le secondaire. Cette phrase, elle m’a été dite tout au long de l’année scolaire.

Ces propos me reviennent en plein face, 40 ans plus tard, quand je lis qu’aujourd’hui on lutte contre le harcèlement scolaire et que les enfants en situation de handicap sont encore plus exposés que les autres. Et quelle violence !

Oui, quand on a un handicap, nous sommes davantage exposés.

Combien de fois, j’ai pleuré, rien dit et ai dû faire abstraction de ce qu’on me disait pour continuer mon chemin, tracer ma route pour être la personne que je suis aujourd’hui. Ces phrases ont eu un impact sur ma personnalité, elles sont comme marquées au fer rouge à l’intérieur de moi, cela explique peut-être certains traits de ma personnalité.

Aujourd’hui, c’est encore plus dangereux car il y a la cyberviolence. Je vous invite à rester vigilants, de ne rien laisser passer. Chaque enfant doit pouvoir grandir en sécurité.

En aucun cas, ne restez pas sans agir si vous êtes confrontés à la situation, il faut les dénoncer pour que cela ne se reproduise pas. Le 30 18 est accessible par l’application, par messagerie, téléphone ou email.

Ne laissez plus passer ces propos.

Pour finir sur une note positive, je vous rassure, j’ai eu 4 bons camarades sur qui compter sur la période du primaire et collège. Je suis toujours en contact avec eux. Leur amitié m’a sauvée.

Petit enfant devenu jeune homme

Regard en coin d'un bébé de 15 jours qui fixe l'objectif de l'appareil photo avec un sourcil froncé.

Hier, tu es né avec un grand cri.

Mais je n’ai pas compris sur le moment que c’était toi. Ce cri si fort, si puissant.

Première photo à 5 minutes de vie, que je garde précieusement pour notre intimité, mais qui représente toute la puissance de ce moment où tu es né. Que tu connais toi aussi.

Première bougie et les bougies ont suivi, les années aussi.

Toujours accroché à un combiné téléphonique, que tu imitais par mimétisme de ton papa, puisque moi je ne téléphonais pas à l’époque.

L’appareil photo a vite remplacé le téléphone.

Capter les images, tu aimais déjà ça petit mais nous en avions pas vraiment conscience.

Nous pensions que c’était un jeu pour toi, finalement, c’est toujours le cas mais tu en as finalement fait ton métier.

Le temps a filé, avec toutes les variantes d’émotions qui composent toute une enfance, adolescence et jeune homme.

Cette année, émotion étrange quand je sais que tu ne feras plus de rentrées scolaires. La vie active t’attirait déjà depuis quelques années, elles ont été très longues pour toi aussi. Mais l’objectif (sans jeu de mots est atteint), tu as réussi. Nous avons réussi.

Tu as désormais 18 ans et toute la vie devant toi.

Je t’aime. ❤️

Maman.

Ma semaine n’est pas finie mais A11y Paris, c’est fini.

Sylvie et Sophie pendant l'atelier entourées de participants et participantes en train de noter des bonnes pratiques. Les visages ont été floutés.

La journée d’hier a été très riche en informations et échanges. Animée avec brio par Virginie Dubost.

Écouter la Fédération des Aveugles et Amblyopes de France sur ce triste bilan. En 2025, seuls 3,61% des sites contrôlés sur les 7300 environ affichent une déclaration d’accessibilité. Il est urgent de réagir !

Affichez votre déclaration d’accessibilité quel que soit le taux que vous avez. C’est le premier pas que vous devez faire. ;

L’éclairage inspirant de Nicolas Rohfritsch sur le contexte juridique. C’est un sujet pas simple et pour une fois, c’est intéressant, clair et même parfois drôle. Surtout à l’approche de la nouvelle directive européenne « Accessibilité » pour des produits et des services qui va être publiée le 28 juin 2025 ;

Laurence Pecaut-Rivolier, conseillère à la Cour de cassation et Membre du collège de l’ARCOM qui nous a présenté son bilan et sa feuille de route de l’ARCOM ;

Ce retex sur l’AccessibilityOps d’Anne-Sophie Tranchet qui m’a confirmé que j’étais sur le bon chemin, ainsi que celui de Kevin Bustamante, qui m’a rappelé la difficulté d’accéder à des formations accessibles, sans lesquelles je ne serais pas là aujourd’hui.

Merci Temesis, Tanaguru, Ideance, Access42 pour l’effort de mise en accessibilité des contenus des formations auxquelles j’ai pu accéder ;

Isabelle Saurat, Déléguée interministérielle à l’accessibilité, qui a dit, je cite : « le développement du numérique est une chance formidable. Mais qu’elle n’est partagée que si on met pas l’inaccessibilité et que quand le numérique n’est pas accessible, il devient un facteur d’exclusion, de solitude et d’injustice ».

J’ai revu beaucoup d’entre-vous, je ne peux pas vous citer individuellement, je m’en excuse d’avance. J’ai été très heureuse de vous parler même si c’était parfois un regard, un sourire, un signe de la main, un échange bref, une discussion. Cette concentration de professionnels de l’accessibilité aussi importante au mètre carré, c’est fou.

Ce matin a eu lieu l’atelier intitulé « Conférences et ateliers : si t’es pas accessible, t’es pas crédible » avec ma consœur Sylvie Duchateau. Quel bonheur d’échanger avec toutes ces personnes qui ont proposé des bonnes pratiques à mettre en place. C’était bien trop court ! Il en est ressorti une bonne liste de bonnes pratiques.

Ce matin, le fait d’être au milieu de vous m’a confirmé que j’avais ma place (j’espère !) parmi vous tous. Je n’étais pas au bord de la route puisque j’étais accompagnée d’une transcription écrite mise en place par l’équipe. J’ai pu m’installer où je voulais et poser mes questions même si parfois elles n’étaient pas toujours bien formulées.

Il y a un an déjà que j’annonçais mon lancement en indépendante après quelques péripéties surprenantes en solo. Être indépendante, ce n’est pas évident. Je suis toujours là et j’en reviens toujours pas.

Je peux vous assurer qu’il est parfois difficile d’avoir cette énergie et cette bonne humeur face à un travail d’une ampleur monumentale.

Les moments vécus ces deux derniers jours, sont précieux pour moi. Ils me confirment que je ne suis pas seule et surtout, ils sont source d’énergie.

Il devient urgent d’agir et d’accompagner de façon positive sur la démarche d’accessibilité.

Je vais finir avec cette phrase qu’Elie Sloïm d’Opquast, une personne sage, m’a dit un jour quand j’étais déprimée face à l’ampleur de la tâche : « Tu sais, l’accessibilité, c’est comme une course de fond… ».

#A11yParis, c’est une étape de la course de fond.

Merci Frederic Halna et Manuel Pereira.

 » Rien pour nous sans nous  » : aujourd’hui est la journée mondiale de l’accessibilité numérique (GAAD)

Implants cochléaires posés face à face avec chacun de leur côté l'antenne qui est reliée. La forme intérieure est un coeur.

Voilà plus de 20 ans que je m’investis sur ce sujet.

Je me rappelle avec émotion, mon investissement bénévole au coté des associations quand il a fallu participer activement pour faire voter l’article 47 de la loi de 2005. Il y a eu des moments houleux dans les échanges pour faire avancer les choses, faire des compromis pour satisfaire tout le monde.

L’accessibilité des médias pour les personnes sourdes et malentendantes a beaucoup progressé même si parfois la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Une chose est certaine : nous avons avancé. Nous sommes un peu moins au bord de la route.

Je me rends compte aujourd’hui : chaque étape majeure de l’accessibilité numérique demande des compromis, parfois pas toujours évidents. Chaque petit pas est important pour qu’il y ait pour une évolution, même si elle n’est pas totale, même si elle n’est pas parfaite : ces petits pas sont le résultat d’un travail collectif de personnes qui souvent pour la plupart sont bénévoles et avec une réelle volonté de faire avancer les choses.

Il y a quelques semaines, la DINUM a constitué un groupe de travail de professionnels de l’accessibilité numérique pour faire évoluer le RGAA par rapport à tout ce qui se fait aujourd’hui (WCAG, norme européenne).

Je fais partie du groupe de travail sur l’évolution du RGAA de la Direction interministérielle du numérique (DINUM).
Faire partie de ce groupe de travail est, pour moi, l’aboutissement du slogan de « Rien pour nous sans nous ».

Je suis à la fois professionnelle de l’accessibilité numérique et personne sourde. C’est un challenge quotidien pour une personne sourde comme moi. Il faut à la fois analyser, comprendre, intervenir sans pour autant répondre à côté tout en étant professionnelle : faire des compromis pour pouvoir avancer collectivement, trouver le juste milieu quand j’interviens.

Heureusement accompagnée par AcceoTadeo, pour suivre au mieux les échanges entre les différents professionnels de l’accessibilité, qui eux-même font un effort considérable pour que les échanges se passent au mieux. Je les en remercie vivement.

Aujourd’hui, je choisis de retenir cette idée : nous avançons ensemble, pour rendre le numérique accessible à toutes et tous.

Un audit d’accessibilité c’est avant tout un engagement mental

Chemin de sable bordé de verdure de chaque côté. On en voit pas le bout du chemin.

Aujourd’hui est la journée mondiale de la santé mentale. Si vous me connaissez un peu vous savez que c’est un sujet qui me tient à cœur. Je n’avais pas osé jusqu’à présent à prendre la parole par rapport à cette thématique.

Faire des audits d’accessibilité à la chaîne, c’est difficile. Au début, j’ai souvent entendu : « c’est comme ça, on se forme comme ça (entre autres) ». Quand je suis arrivée à un certain nombre d’audits annuels, j’ai fatigué.

Je l’ai rarement entendu ou lu : la fatigue de l’auditrice ou de l’auditeur. Est-ce que c’est tabou ? Je ne sais pas.

Faire des audits d’accessibilité ne nécessite pas de cocher des cases comme conforme, non conforme ou non applicable de chaque critère du RGAA. C’est bien plus que ça. 

Pour faire simple : une auditrice accessibilité (RGAA) va analyser le code, écrire des recommandations tout en gardant en tête l’impact utilisateur et priorisation des recommandations.

Nous sommes tous différents face à l’audit. 

Ce métier implique, pour moi, des responsabilités qui ne sont finalement pas anodines, surtout quand j’ai à cœur de faire correctement mon travail. 

Pourquoi c’est difficile ? 

Détecter toutes les anomalies, les faire remonter de façon pédagogique et diplomatique pour qu’elles soient prises en compte par les équipes. Au début, c’est facile car il y a la découverte de ces non conformités. C’est nouveau, presque un jeu. 

Une fois, deux fois, trois fois, bonjour les dégâts.

Au fil du temps, il m’arrive d’être agacée par certaines erreurs récurrentes, faciles à comprendre et qui ne sont toujours pas prises en compte. Je pense notamment aux contrastes de couleur ou aux alternatives textuelles. Ce sont des choses basiques qui devraient être intégrées par tous et toutes. 

Analyser les non-conformités parfois c’est simple selon les critères, parfois, ça demande un arbitrage (que je fais seule, ou en échangeant avec d’autres professionnels – plusieurs points de vue peuvent être possibles). Rester juste, interpréter correctement les critères sans oublier de prendre en compte les impacts utilisateurs, rédiger les recommandations de manière limpide pour que cela soit correctement implémenté par les équipes techniques. 

Il arrive aussi d’omettre certaines non-conformités, puisque je suis une personne avec un esprit, des émotions. L’erreur est humaine. C’est difficile d’accepter que j’ai pas analysé correctement le code, omis un morceau de code, ne pas expliquer correctement la correction à implémenter sachant l’impact que je peux avoir sur le quotidien des personnes handicapées. 

Émettre une déclaration d’accessibilité peut être une responsabilité aussi. C’est pas juste un petit bout de html avec un « score » comme certaines personnes peuvent encore énoncer aujourd’hui. C’est aussi permettre à des millions de personnes handicapées d’être à égalité avec tous et toutes. 

Certains pans de notre métier peuvent être passionnants car je peux être amenée à rencontrer différentes personnes et à différents niveaux, ca peut être fatiguant parfois. car il faut que je m’adapte à chaque personne, en dehors de mon propre handicap.

Cela demande en dehors de la connaissance : rigueur, esprit critique, diplomatie, pédagogie, empathie mais aussi de l’organisation et autonomie sans oublier la polyvalence à laquelle je dois faire face (variété des produits et services numériques qui évoluent à une vitesse grand V).


Annoncer une mauvaise nouvelle concernant l’audit réalisé, ce n’est pas agréable. Ca l’est pour personne. Annoncer ou recevoir, c’est pareil. Hélas, les résultats sont bien souvent négatifs que positifs, quand on connaît le pourcentage de sites accessibles à 100% en France. 

Alors, oui c’est difficile à la longue ce côté négatif qu’on peut retrouver dans ce métier d’auditrice. D’où l’importance de varier les missions (audit, accompagnement, formation) que j’ai pour justement préserver mon engagement et ma santé mentale qui sont précieux.

NB : la photo est une photo du parcours que j’ai effectué l’an dernier, dont j’avais pris le départ le 8 avril 2024.

L’accessibilité des obsèques, parlons en !

Mamie, cheveux courts bouclés blancs, en train de décortiquer les moules dans une assiette. Bouche serrée par la concentration, le pouce sur le couteau et la moule. Une baguette de pain à proximité de l'assiette ainsi que des verres de table et des couverts

J’ai perdu ma grand-mère la semaine dernière, c’était le pilier de mon enfance, comme certaines et certains auront pu le constater à travers mes billets. Voilà une semaine qu’elle est partie. 

Ce n’est qu’en étant confrontée aux situations qu’on pense à ce qui peut être amélioré. 

Avec le recul aujourd’hui, je me rends compte que l’accessibilité n’a pas tellement évolué de ce côté là. J’en parlais déjà aux obsèques de mon grand-père en 2013.

À l’époque, les membres de ma famille pensaient à me donner une version écrite de leurs prises de parole. Cette fois-ci, c’était différent puisque les petits-enfants, dont je fais partie, étaient en charge des textes. J’ai pu accéder facilement au contenu en amont des cérémonies.

Cependant, je me suis retrouvée quand même prise au dépourvu au crématorium. Certains textes ont été proposés par le maître de cérémonie. Je n’ai pas pu suivre puisqu’ils n’avaient pas été prévenus en amont, qu’il y avait une personne sourde dans la famille.

J’ai pris le temps cette fois-ci de rentrer en contact avec eux après les obsèques pour me procurer les textes.

Ça peut vous paraître bête, mais ne pas comprendre au même moment que ses membres de la famille ajoute de la frustration, accentue la peine que l’on a au moment présent.

J’ai demandé à l’équipe du Crématorium, s’il était possible d’envisager un livret à mettre à disposition des familles lors des cérémonies. Ils m’ont répondu, je cite : « qu’ils mettaient en place des moyens permettant à chaque personne présente lors de la cérémonie de suivre son cours, comme par exemple l’affichage sur l’écran des paroles, l’impression des textes, ou autre sur demande de la famille ».

Cela dit, ils ne m’ont fait aucune difficulté pour me fournir les textes à posteriori. Ils m’ont également dit qu’ils étaient désolés de ne pas avoir pu me donner ces supports pendant la cérémonie. 

Si vous avez des personnes handicapées dans vos familles, je vous invite à les prendre en considération pour qu’elles aussi puissent faire leur deuil au même titre que chacun et chacune. N’hésitez pas à leur demander de quoi elles ont besoin.

À titre d’exemple, la liste n’est pas exhausive : 

  • Supports écrits pour les personnes sourdes et malentendantes,
  • Interprète en LSF ou codeuse LPC selon leurs besoins,
  • Supports numériques pour les personnes aveugles et malvoyantes en fonction de leurs besoins, 
  • Accès au parking PMR, 
  • Accès à la place PMR dans l’espace religieux.

Je reste évidemment à la disposition de celles et ceux qui voudront améliorer ces évènements, difficiles parfois, à rendre la peine un peu plus douce de chacune et chacun.

Mamie Marie-Thérèse

Sophie à l'âge de 3 ou 4 ans, assise sur le pas de la maison de ma grand-mère. Toute sourire, petite robe grise, pull over rouge, bottines de peau beige avec de la moumoute. Le pas de la maison de ma grand-mère est fait de dalles blanches en pierre déstructurées.

Voilà quatre jours que tu es partie rejoindre Papi pour l’éternité. 

Tu avais 96 ans, un bel âge pour une vie tellement remplie …

Quatre jours que je ressasse les souvenirs que j’ai avec toi.
Quatre jours que je me demande comment je vais commencer ce billet tellement je veux laisser une trace ici. 

J’ai encore eu cette chance d’avoir pu aller te voir le mois dernier où j’ai passé tout un moment en ta présence mains dans les mains, tête contre tête.

Mars est le mois de ta naissance et de ton décès, mais ce que je retiens surtout, cette année, c’est la période de floraison des Magnolias en France et des Sakura au Japon. 

Tu aimais tellement les fleurs, que tu avais toujours un pot dans la salle à manger avec ces cyclamens ou ces kalanchoés, toujours une petite rangée de fleurs sur le devant de ta maison. 

Toi toujours coquette, avec ta mise en plis faite avec précaution souvent par une voisine. Classe, avec tes vêtements que tu pouvais coudre toi-même et prestance car tu étais grande. Ces qualités ne t’ont quasiment pas quittée de ta vie.

Les souvenirs sont pêle-mêle, les années se mélangent.

Aller dans l’arrière-cuisine en catimini pour y chiper des sucreries, je me disais toujours ni vu, ni connu, mais à mon avis, je devais faire bien plus de bruit que je ne le pensais. Est-ce que tu faisais semblant de ne pas avoir entendu ?

Regarder avec envie ces yaourts que tu achetais pour Tonton Olivier au caramel, et je demandais à chaque fois si je pouvais en prendre. Bien sûr que oui, pour moi c’était les yaourts de Tonton Olivier qui était à l’époque chauffeur routier. 

Repenser à cette porte-fenêtre dans la chambre où je dormais. Je n’avais pas le droit de passer le pas de cette fenêtre qui donnait directement sur le jardin et qui n’avait pas de barrière. Il arrivait que je bravais l’interdit pour descendre de cette fenêtre, faire le tour de la maison pour sonner à la porte d’entrée. Je riais aux éclats parce que je pouvais facilement passer sous la fenêtre de la cuisine qui était bien haute. Parfois tu riais de ma bêtise, parfois tu me disais que non il ne fallait pas le faire. 

Ce souvenir de ce tiroir dans cette cuisine en formica imitation bois, où il y avait les cahiers de dessin et de coloriage avec les crayons. Ce tiroir a toujours été là. 

Cette poubelle magique qui m’intriguait quand j’étais petite. On ouvrait la porte de l’évier et il y avait un trou béant au sol qui « avalait » les déchets, les miettes qu’on pouvait ramasser avec le balai. J’ai été longtemps intriguée par cette poubelle, je ne comprenais pas comment ce trou pouvait avaler autant de choses … Je l’ai compris bien plus tard. 

Cette cave toute noire, froide, basse de plafond, nombreuses sont les personnes qui se sont cognées la tête sur ce cadre de porte. J’en avais tellement peur que je ne voulais pas y aller. Les années ont passé, un jour j’y suis allée et j’ai été émerveillée de voir toutes ces pommes et ces pots de confiture que tu conservais dans cette cave avec papi, alignées parfaitement, comme si ca avait été rangé avec une règle.

Ce grenier sombre, j’avais interdiction d’y aller, l’escalier était tellement raide. Tu avais peur qu’on s’y rompe le cou. Comme c’était interdit, la tentation d’aller voir, était bien grande que j’y suis allée quelques fois avec mes cousins pour y découvrir des choses qui ne servaient plus …

Comme ces chaises hautes de bébé avec une lanière de cuir pour les empêcher de tomber, c’est vrai, tu as été nourrice pendant une période de ta vie après avoir élevé cinq enfants. 

Je sais que tu as connu la guerre de 39-45 mais tu en as jamais parlé de ton ressenti de cette période. J’ai juste les quelques bribes que Papi a bien voulu partager avec nous.

Le soir, je pouvais regarder la télé mais pas la journée ou alors seulement les Feux de l’Amour ou Dallas. À l’époque, les programmes sous-titrés étaient bien rares et pas forcément adaptés à mon âge. La télé était dans la cuisine avec mon décodeur télétexte. Je pouvais regarder le programme que je voulais c’était un luxe pour moi ! Avoir la télé à moi seule pendant que tu la regardais avec papi dans la salle à manger. 

La journée, il m’arrivait de prendre une chaise pour y accrocher un élastique au portail et sauter à l’élastique devant la sortie du garage. Je passais en fin de compte pas mal de temps dehors à faire je ne sais plus quoi. 

Cette clio grise où il fallait monter derrière parce que Papi était pas d’accord et qu’une fois la côte montée, tu t’arrêtais, je passais devant sur les sièges pour pouvoir m’attacher correctement. Cette cachotterie n’a pas duré longtemps, mais j’en garde un excellent souvenir. 

C’est toi aussi qui m’a donné ce contact avec les animaux, découvrir ces petits poussins tous jaunes enfermés dans des cagettes dans la grande Halle du marché de Bressuire, ca m’avait intriguée.
Les oies et lapins que tu nous laissais toucher pour ensuite les tuer pour le repas, je n’ai jamais pu en manger un seul puisque j’avais vu comment tu faisais. Mais ça ne m’a pas empêchée d’être intriguée sur la préparation des escargots, des poissons, ces trucs que tu préparais avec ton sempiternel couteau de cuisine et ton tablier. Tu en avais le pouce abimé à force. 

Ce pouce, qui passait son temps à tourner autour de l’autre pouce quand tu avais les mains croisées sur ton ventre quand tu regardais la télé, pendant les conversations, c’était une manière d’occuper tes mains. 

J’ai appris il y a deux ans, je crois, que tu avais fait une école de couture, j’aurais tellement voulu en parler davantage mais ta mémoire te faisait déjà bien défaut… école, stage, je ne sais pas, mais tes yeux ont brillé à ce moment-là quand tu en as parlé. 

C’est toi qui m’a offert ma première machine à coudre. J’ai appris à coudre toute seule mais j’étais fière de pouvoir faire comme toi, de coudre mes vêtements désormais. 

J’adorais quand on arrivait avec mes parents sans prévenir, et voir ta tête dans l’encadrement de la fenêtre de la cuisine. Tu avais un air ahuri, incrédule à chaque fois que ce soit à Bressuire ou à la Boisselée. Tu levais les bras tellement tu étais contente. Toujours contente que j’avais peur d’être étouffée dans tes bras et ton énorme bisou sonore que personne n’a jamais pu imiter. 

Il n’y aura plus d’arrivées surprises. 

Journée mondiale de la surdité

Sophie avec un sourire à l'âge de 5 ans au garde à vous, les bras derrière le dos, avec sur la tête un bandeau intitulé Presse-Ouest, avec une plume rouge accrochée.

10 millions de personnes qui ont un trouble de l’audition en France ! Hein, j’ai pas bien entendu ?

Oui, aujourd’hui ce chiffre est estimé à 10 millions de personnes (source : enquête de la DREES). Il est urgent d’agir, de ne plus mettre ce handicap de côté.

Pourquoi je parle de ce chiffre ? La surdité est un handicap invisible. Nombreuses sont les personnes qui sous-estiment la charge mentale que j’ai quotidiennement pour pallier à mes besoins auditifs.

Je le vis bien aujourd’hui parce que j’ai mis en place des systèmes qui font que je ne fatigue plus autant qu’avant, mais cet équilibre est fragile et peut être menacé à tout moment.

Quelles sont les 3 principales bonnes pratiques que vous pouvez utiliser face à une personne sourde comme moi ?

  • Parlez normalement : restez vous-même !
  • N’hésitez pas à répéter : je fronce des sourcils quand je n’ai pas compris,
  • Évitez de mettre les mains sur votre visage car je lis sur vos lèvres.

Comment je lis sur vos lèvres ?

Je pratique la lecture labiale depuis ma tendre enfance, c’est ça qui m’a sauvée de mon silence. Cela demande un entraînement mais aussi une souplesse célébrale pour faire la distinction entre les différents mots qui ont des sosies labiaux.

Fatigue auditive ?

À force d’efforts quotidiens, beaucoup de personnes oublient que la fatigue auditive est quasi présente. Pour cela, je fais en sorte d’utiliser les outils qui me facilitent mon quotidien, j’y arrive mais cela implique une bonne organisation et une bonne dose de sensibilisation.

C’est un sujet qui est très peu abordé mais qui commence à l’être avec l’évolution des technologies, les personnes qui ont des troubles de l’audition, le chiffre va doubler d’ici 2050 au niveau mondial.

Aujourd’hui, c’est la Journée mondiale de la Surdité. Je partage ces deux petits moments de joie du jour avec vous :

Le premier, j’avais décliné ma présence à un évènement au départ. En discutant avec la personne, les choses se sont mises en place, et une solution a été trouvée. Je suis contente parce que je sais que je vais pouvoir me reposer dessus pour ma compréhension.

Le second, j’ai eu la joie ce matin de rencontrer une équipe avec qui je vais travailler dans les semaines à venir. Lors de notre rencontre, j’ai eu droit à la question des choses à faire pour que notre rendez-vous se passe bien, que notre collaboration soit optimale et que la communication ne lèse personne.

Ce genre de comportement fait plaisir, car oui, la surdité est un handicap invisible et parfois il est un peu lourd à porter seule.

N’hésitez pas à faire ces petits efforts minimes pour vous, mais tellement importants pour moi et les personnes concernées par cette surdité.

PS : désolée pour ceux qui n’aiment pas les photos des gens, mais là j’étais obligée pour vous interpeller sur le sujet. Et oui, j’étais déjà en mode « combative », enfant.